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Energie

Histoire politique des ressources naturelles I
 
La semaine dernière, nous avons vu que les ressources naturelles peuvent devenir une véritable malédiction pour un peuple ou un territoire donné. C’est le thème du roman L’or, de Blaise Cendrars, qui raconte comment le général Sutter bâtit son empire agricole en Amérique et, surtout comment il fut ruiné quand on découvrit de l’or sur ses terres. Ce récit prophétique publié en 1925 expose avec brio le court-termisme de cette ruée sur la précieuse ressource jaune et la grande malédiction qui s’en suivit. Cette parabole littéraire en tête, nous débutons cette semaine notre exploration de l’histoire politique des ressources naturelles dans notre canton et chez nos voisins. Nous nous poserons probablement les mêmes questions que Sutter devant ses exploitations agricoles. Qu’avons-nous fait jusqu’ici ? Pour quel résultat ? Et que faire dès à présent ? Nous y répondrons si possible avec plus d’optimisme que le héros de Cendrars, en débutant notre parcours avec la ressource sylvicole. Les historiens s’intéressent aux forêts depuis peu, mais nous donnerons quelques références pour aller plus loin à la fin de ce chapitre.

 

Photographie de John Sutter (ca 1850)
 
Les forêts (épisode 1)

Si la forêt est devenue dans nos imaginaires un lieu de loisir ou de mythologie, elle véhicule dès lors une somme importante d’idées reçues. Comme son évolution est lente, sauf en cas de catastrophes, nous avons de la peine à concevoir que nos arbres n’ont pas toujours été là, que les paysages européens étaient très différents il y a quelques siècles ou encore que les rapports qu’entretenaient nos ancêtres avec leurs forêts n’étaient pas toujours idylliques. Les médias ne nous facilitent pas toujours la tâche non plus, en ne traitant souvent que des aspects catastrophiques du sujet (bostryche, pluies acides, etc…). Les incendies ravageant actuellement le sud de notre continent nous font par exemple oublier que la surface des forêts a considérablement progressé dans ces pays depuis 50 ans.

Contexte historique et européen
Antiquité et Moyen Âge


La forêt, dès l’antiquité, a déjà très bien été domestiquée. Elle est avant tout nourricière, elle offre du gibier, des fruits et des plantes médicinales, elle est aussi protectrice mais véhicule toutes sortes de craintes, elle est surtout une zone de pâturage pour les ovins, les bovins et les porcins. La période antique a connu les premiers épisodes de surexploitations de la ressource bois, notamment dans le bassin méditerranéen. Dès le VIIe siècle avant JC, la production de métal, les constructions navales, la demande de bois de chauffe et de bois de construction augmentent la pression sur les forêts bordant mare nostrum. Au point que 1000 ans plus tard, sur le territoire de l’Italie du IVe siècle après JC, la majorité des forêts de grands arbres avait disparu. Le déclin de l’empire romain a permis de renverser ce phénomène.

Au Moyen-Age, le rôle nourricier de la forêt est encore accentué. Elle est d’ailleurs l’objet d’une grande variété de lois et de contrats. En fonction de l’évolution des populations locales, les seigneurs ou le clergé réglementent son usage pour le pâturage et autorisent plus ou moins de coupes de bois. La forêt est donc régulée en fonction de la pression démographique. Elle  joue aussi également un rôle tampon pour la collecte de l’eau dans les zones marécageuses ou susceptibles d’être inondées. L’image d’une forêt comme espace de liberté est en fait très éloignée de la réalité de cette époque. Les peines sont lourdes pour ceux qui ne respectent pas les lois.
Statue de Sylvanus au musée archéologique national de Madrid.

L’Europe du XVIe au XIIIe

Dès le XVIe siècle, la pression démographique est très forte, le début du capitalisme et l’émergence de la bourgeoisie conduit à une exploitation forestière plus intensive. Le mot d’ordre c’est la rentabilité. Le commerce du bois prend son envol sur tout le continent, principalement sur les réseaux fluviaux.

En Allemagne, ce sont les besoins de la métallurgie qui poussent les commerçants et les princes à mettre sur pied les premières études de sylviculture tant la demande en bois est importante et les forêts allemandes, bien que très vastes, commencent à succomber à la demande. On cartographie, on étudie et on légifère beaucoup, l’enjeu est de taille pour le capitalisme protestant naissant. L’Allemagne, toujours efficace, fait office de précurseur en matière d’organisation sylvicole.

En France, c’est la marine, la verrerie et aussi la métallurgie qui consomment majoritairement les ressources forestières. La pression démographique est très importante également durant la période de paix du XVIe, et, au milieu de ce siècle, 35% des surfaces sylvicoles ont disparues. Dès 1669, Colbert fonde le premier code forestier de l’histoire. Il est toujours en vigueur. A l’arsenal de lois, on ajoute un grand corp administratif dédié à la question, une approche ultra-centralisée dont la France a le secret. Les savants et les ingénieurs français se penchent aussi sur la question sylvicole et produisent des traités qui gardent encore aujourd’hui une certaine pertinence.

En Angleterre, la situation est encore pire. En avance sur les autres empires, la révolution industrielle outre-manche, et la pensée libérale qui va avec, provoquent une destruction massive des forêts de sa majesté. On se tourne vers l’étranger et les colonies pour acheter le bois des chantiers maritimes et c’est l’exploitation du charbon qui suppléera en tant que source d’énergie aux besoins de la métallurgie ou du chauffage domestique. Le grand incendie de Londres détruit plus de 14'000 bâtiments en 1666. L’Angleterre construira désormais en briques et mortier. Les gouvernements qui se succèdent ne se préoccupent pas des forêts. L’Angleterre n’agira que très tard pour sauvegarder ce qui peut encore l'être, en créant la National Forest Authority en 1919. Les forêts occupaient 60% du territoire de l’île au début du Moyen Âge, il en reste 8% aujourd’hui.

En Italie, en Espagne et au Portugal, le phénomène est le même, on déboise massivement pour l’industrie navale et la métallurgie, dès le XVIe siècle. On défriche pour cultiver de nouvelles terres et faire face à la démographie croissante. Les forêts méditerranéennes font place à des landes propices aux incendies et aux inondations. Les autorités tarderont longtemps avant d’agir. Ici aussi, la prise de conscience des autorités débutera réellement qu’au XXe siècle.
Cartes historiques de la densité des forêts pour 1000 avant JC, 300 avant JC, 350 après JC, 1000 après JC, 1500 après JC et 1850 après JC source
Et en Valais ?
 
Théodore Kuonen publie en 1993 dans Vallesia une histoire des forêts de la région de Sion du Moyen-Age à nos jours, nous nous y référerons souvent dans les épisodes à venir. Pour la période traitée ici, l’auteur écrit : « Comme pour les pâturages, ou avec eux, les chartes valaisannes du Moyen Âge mentionnent des forêts cédées par les seigneurs féodaux à des communautés, à des groupes de particuliers, à de nobles vassaux. Ces derniers les inféodent ou les albergent à leurs propres sujets. Ce sont l’Evêque, le Chapitre, l’Abbaye de St-Maurice, l’Hospice du Grand Saint-Bernard, le Comte de Savoie, les grandes familles nobles possédant des francs-alleux et le haut-domaine qui en disposent à leur gré, Après en avoir reçu la jouissance, les bénéficiaires en deviendront petit à petit propriétaires uniques, par affranchissements successifs, par donations ou par ventes. Mais durant bien longtemps, ce n’est pas la forêt qui est l’objet principal des préoccupations des paysans, ce sont les pâturages. Les bois abondent, ils représentent plutôt un obstacle à l’extension des cultures; au reste, les premières chartes, ne font pas allusion à la fonction protectrice de la forêt. » ... « Jusqu’au Bas Moyen-Age, la forêt représentait une source de bois inépuisable. Mais les communautés qui prennent naissance dans un système féodal sur le déclin évoluent vers l’avènement de bourgeoisies propriétaires des forêts. Celles-ci, soucieuses de la conservation des forêts pour l’approvisionnement en bois et la protection des habitants, des cultures et des chemins, établissent très tôt des règlements et procèdent à la mise à ban. Les interventions de la Diète, en revanche, sont rares avant 1800: elles se résument à réglementer la collecte de la térébenthine, la récolte de l’agaric, la construction des barrières du Rhône et les exportations de bois. Au XVIe siècle, les grandes villes s’approvisionnent en bois des régions préalpines et alpines qui les entourent. Le Valais, pour sa part, n’a pas exporté de bois avant la deuxième moitié du XVIIIe siècle, à en juger d’après les documents à disposition. »

A l’aube du XIXe siècle, les forêts européennes sont surexploitées, dévastées parfois, dans une Europe à cheval entre le pouvoir des démocraties naissantes et celui de l’ancien régime agonisant, la question de la propriété des forêts est centrale. En Valais, les forêts sont déjà beaucoup exploitées mais leur état ne préoccupe pas encore les autorités. Le "désenchevêtrement" foncier est déjà bien accompli, mais il n’est de loin pas terminé, on le verra avec un procès qui oppose la commune d’Orsières à l’hospice du Grand Saint-Bernard dans les années 1890. La semaine prochaine nous aborderons la politique sylvicole de la Suisse et du Valais à ces débuts, en reprenant notre exploration aux heures du département du Simplon. 


VB
 
Nucléaire
Opération faux-nez 
 
Un tout-ménage est arrivé dans la boîte-aux-lettres de notre secrétariat et a particulièrement attiré notre attention. Le Club Energie Suisse distribue un petit fascicule de bonne facture intitulé Passeport Energie Suisse. Dans les premières pages, on présente des chiffres sur l’électricité, le climat ou la politique énergétique. Plus loin, on propose des turbines à pétrole pour pallier les pénuries annoncées en rappelant que cela pollue beaucoup et on nous explique finalement que l’énergie nucléaire est sûre et respectueuse de l’environnement. Les poissons de nos rivières le confirment à l’instant sur Forum.

Qui se cache derrière cette jeune association ? Un petit tour sur le site internet du « club », nous apprend que ce sont de simples et honnêtes citoyens, tous membres de l’UDC ou du PLR si on cherche un peu, qui pilotent cette nouvelle association et s’offrent un tout-ménage national pour marquer le lancement de leur club. Le CV du directeur général, Mirko Gentina (PLR), est intéressant. Son parcours est dédié à la communication politique. La propagande est le contraire de l'artillerie : plus elle est lourde, moins elle porte disait Giraudoux, M. Gentina l’a compris sur le fond. Sur la forme, c’est tout de même la grosse Berta dans une pochette surprise.
 
Nous évoquions la semaine passée les difficultés en matière d’approvisionnement énergétiques en Europe et ce fascicule propose sa solution, jusque-là rien à redire. On peut parler du nucléaire. Ce qui est très dérangeant c’est d’avancer masquer. Nous faire croire que la rencontre d’un boulanger qui s’intéresse à la politique, d’une agente immobilière, d’une prof à la Hohe Promenade Schüle et d’un gestionnaire de risque chez Crédit Suisse aboutisse à un tout-ménage fédéral qui doit bien coûter plusieurs centaines de milliers de francs, c’est très fort. Formater le tout façon passeport suisse estampillé d’une belle croix fédérale, c’est carrément grossier. Le lobby nucléaire, l’UDC et une partie du PLR n’ont pas osé signer ce drôle de pamphlet qu’on aurait volontiers intitulé « L’atome contre-attaque ».

VB
La carte postale des députés
De gauche à droite 
Alexia Héritier, Emmanuel Chasot, Myriam Roduit, Sarah Délèze, Maxim Moix et Cindy Jacquier
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